« L’écologie de l’esprit dans le milieu numérique : pour une philosophie critique de l’Intelligence Artificielle »
Résidence de recherche d’Anne Alombert (Université Paris 8 – Paris, France) du 29 juin au 11 juillet 2026.
Résumé

Paul Klee, Insula Dulcamara
Les recherches effectuées durant ma résidence à la Fondation des Treilles s’inscrivent dans un projet de recherche intitulé « L’écologie de l’esprit dans le milieu numérique : pour une philosophie critique de l’Intelligence Artificielle », qui devrait donner naissance à un ouvrage de philosophie contemporaine. Ce projet resitue les technologies d’Intelligence Artificielle dans leur contexte historique et théorique d’émergence, dans les années 1950-1960 aux États-Unis, et explore les questions philosophiques et politiques soulevées par ce programme technoscientifique. Je m’appuie notamment sur les œuvres de quatre philosophes français contemporains : Georges Canguilhem, Gilbert Simondon, Jacques Derrida et Bernard Stiegler.
Ces quatre penseurs, qui ont écrit des années 1950 aux années 2020, se sont montrés particulièrement attentifs aux développements technoscientifiques de l’informatique, de la cybernétique, des sciences cognitives et de l’IA, dont ils ont été les contemporains. Chacun à leur manière, ils ont formulé une critique épistémologique et politique des paradigmes qui sous-tendent ces technosciences, sans jamais céder à une réaction technophobe. Au contraire, la question qui guide leurs investigations est celle de savoir comment les nouvelles technologies algorithmiques et numériques transforment nos milieux sociaux et symboliques et affectent nos esprits, au niveau individuel et collectif.
Dans le cadre de mes recherches, je m’appuie sur cet héritage philosophique pour penser les enjeux des « intelligences artificielles génératives » contemporaines en termes d’ « écologie de l’esprit ». Lors de mon séjour à la Fondation, mes travaux se sont focalisés sur l’un de ces quatre auteurs, à savoir, Jacques Derrida, dont j’ai parcouru et exploré plusieurs œuvres : ces lectures m’ont conduit à la rédaction d’un article intitulé « Déconstruire l’IA : logocentrisme informationnel et monolinguisme numérique ». J’ai aussi consacré quelques journées à l’exploration des travaux de Joseph Weizenbaum, un professeur d’informatique et théoricien des années 1960-1970, qui a développé des réflexions critiques à l’égard de l’intelligence artificielle et des robots conversationnels.
Abstract
This research residency allowed me to devote myself to a research project entitled “Towards an Ecology of Mind in the Digital Environment: a Critical Philosophy of Artificial Intelligence“. This project situates artificial intelligence technologies within the historical and theoretical context of their emergence—in the United States during the 1950s and 1960s—and explores the philosophical and political questions raised by this technoscientific program. It is based on the exploration of the work of four contemporary French philosophers: Georges Canguilhem, Gilbert Simondon, Jacques Derrida, and Bernard Stiegler. These four thinkers, whose work stretches from the 1950s to the 2020s, paid close attention to the technoscientific developments of computing, cybernetics, cognitive science, and AI. They formulated an epistemological and political critique of the paradigms underpinning these technosciences, without ever succumbing to a technophobic reaction. On the contrary, their aim is to understand how new algorithmic and digital technologies transform our social and symbolic environments and affect our minds, at both the individual and collective levels.
My research project draws upon this philosophical legacy to consider the implications of contemporary “generative artificial intelligence” in terms of an “ecology of the mind.” During my research residency at the Foundation, my work focused on the work of Jacques Derrida and led me to write an article entitled “Deconstructing AI: Informational Logocentrism and Digital Monolingualism”. I also spent a few days exploring the work of Joseph Weizenbaum, a computer scientist who developed the first chatbot in 1966 and who then had many critical reflections on artificial intelligence and conversational robots in the 1970’s.
Compte-rendu
Dans le cadre de mes recherches actuelles, je cherche à montrer comment les réflexions de Canguilhem, Simondon, Derrida et Stiegler permettent de dépasser une aporie philosophique, celle qui oppose métaphysique dualiste et réductionnisme technoscientifique. En effet, chacun à leur manière, les quatre auteurs ont souligné les limites des perspectives analogiques et réductionnistes fondées sur des comparaisons entre organisme et machine, cerveau et ordinateur ou pensée et programme. Chacun d’entre eux déploie une argumentation critique à l’égard de ces comparaisons, en affirmant l’irréductibilité du vivant ou de la pensée à l’égard du calcul automatisé, mais sans recourir pour autant à l’idée d’une vie ou d’une âme substantialisées.
Une invention conceptuelle s’avère alors nécessaire, pour dépasser la fausse alternative entre dualisme et réductionnisme et penser les relations entre esprits et supports, intelligence et artifices, pensée et techniques. C’est cette double stratégie à la fois critique et créatrice que je tente de retracer dans les œuvres de Canguilhem, Simondon, Derrida et Stiegler, en montrant qu’elle conduit à ce que j’appelle une « écologie technique de l’esprit », qui ouvre vers une conception non réductionniste de l’humain ou de la pensée, sans retomber pour autant dans les dualismes de la tradition métaphysique.
Un nouveau champ d’exploration s’ouvre alors, qui se fonde sur une nouvelle conception de l’esprit, reconnaissant sa dépendance aux supports et milieux matériels, techniques ou industriels. Dans le contexte du développement massif et fulgurant des technologies d’intelligence artificielle générative, de nouvelles questions peuvent alors être posées : il ne s’agit plus de se demander si les machines peuvent penser et de comparer leurs performances à celles des humains, mais d’interroger les couplages entre esprits individuels, cultures collectives et industries numériques. Comment ces nouveaux automates computationnels affectent-ils nos capacités psychiques, nos milieux symboliques et nos relations sociales ? La délégation de nos activités expressives à des systèmes algorithmiques a-t-elle des répercussions sur nos activités cérébrales et nos capacités mentales ? La génération automatique de texte ou d’image conduira-t-elle à une standardisation de nos cultures collectives ? Comment les interactions quotidiennes avec les robots conversationnels transformeront-elles nos relations aux autres et à nous-mêmes ?
Pour explorer ces questions et avancer dans la construction de mon livre, je me suis focalisée durant mon séjour sur deux problèmes et deux corpus différents.
- Penser l’intelligence artificielle générative à partir des réflexions de Jacques Derrida : logocentrisme informationnel et monolinguisme numérique
Durant la majeure partie de ma résidence, mes recherches se sont focalisées sur l’un des quatre auteurs précédemment mentionné, dont les travaux seront au cœur de mon livre à venir – à savoir Jacques Derrida, dont j’ai parcouru et exploré plusieurs œuvres durant mon séjour à la Fondation. Ces lectures m’ont conduit à la rédaction d’un article intitulé « Déconstruire l’IA : logocentrisme informationnel et monolinguisme numérique » (qui devrait paraître dans un ouvrage collectif en 2026 ou 2027).
Dans cet article, j’ai essayé de montrer que certains schémas de pensée typiques de la métaphysique occidentale (que Derrida décrit sous le nom de « logocentrisme ») se rejouent à travers les paradigmes technoscientifiques caractéristiques de l’informatique, de la cybernétique, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle : par exemple, les oppositions entre information et support, entre logiciel et matériel ou entre pensée et cerveau, qui sont au cœur de la théorie informatique, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, rejouent les oppositions métaphysiques entre idée intelligible et expression sensible, entre esprit et matière ou entre âme et corps. Loin de rompre avec la tradition que Derrida décrit sous le nom de « métaphysique logocentrique », les technosciences contemporaines plongent leurs racines dans le même système conceptuel.
Par ailleurs, les technologies d’« intelligences artificielles génératives » contemporaines, qui prennent la forme de générateurs automatiques de texte, d’image ou de sons, implémentent aussi ce type de présupposés logocentriques, en remplaçant les pratiques techniques et artistiques par des commandes linguistiques (les « prompts ») – leur fonctionnement et leur utilisation réalisant ainsi concrètement le privilège métaphysique du logos sur la tekhnè, que Derrida décrivait comme typique de la métaphysique.
Enfin, ces machines d’écritures automatisées, fondées sur des calculs probabilistes effectués sur des quantités massives de données textuelles, sonores ou imagées, ne sont pas sans effet sur nos milieux symboliques : dans la dernière partie de l’article, je propose d’étudier la manière dont les grands modèles de langage affectent les pratiques linguistiques en interrogeant notamment les risques d’uniformisation et de nivellement. Je m’appuie pour ce faire sur les réflexions déployées par Derrida sur les rapports entre langue et pensée ainsi que sur les notions de « monolinguisme » et d’« idiome ».
- Penser les robots conversationnels à partir des réflexions de Joseph Weizenbaum : illusions anthropomorphiques et dépendances numériques
Par ailleurs, j’ai consacré quelques jours de ma résidence à explorer les travaux de Joseph Weizenbaum, auteur d’un livre intitulé Puissance de l’ordinateur et raison humaine (publié en 1976), qui a été professeur d’informatique au MIT et qui est connu pour avoir inventé le premier robot conversationnel nommé ELIZA, en 1966. Le programme ELIZA s’inspire d’une conversation entre un patient et son psychothérapeute pour générer des réponses adaptées aux demandes des utilisateurs, simulant ainsi la compréhension. Dans son ouvrage, écrit dix ans après cette expérimentation, Weizenbaum décrit la vitesse avec laquelle les utilisateurs tendent à anthropomorphiser la machine, en l’investissant émotionnellement. Il souligne alors les risques de dépendances émotionnelles liées à ces illusions anthropomorphiques et insiste sur l’impossibilité de remplacer un thérapeute humain par une machine informatique.
Les arguments alors mobilisés par Weizenbaum semblent très pertinents pour penser les enjeux psychiques et sociaux des « robots conversationnels » et des « compagnons virtuels », qui se développent de manière rapide et massive grâce aux technologies d’intelligence artificielle générative, et qui fonctionnent de manière à favoriser l’anthropomorphisation des machines et à maximiser l’attachement des usagers (par exemple, à travers l’usage de la première personne du singulier ou les effets de relance et de flatterie). Outre ces échos contemporains, j’aimerais donner une place aux réflexions de Weizenbaum dans mon ouvrage à venir, dans la mesure où ses réflexions permettent d’éclairer la généalogie des technologies d’intelligence artificielle tout en témoignant d’une perspective critique au sein même de la théorie informatique.
Par son atmosphère à la fois chaleureuse et apaisante, la Fondation des Treilles a constitué un lieu idéal pour l’exploration de textes complexes et pour la rédaction d’un article académique, deux activités au cœur de ma résidence, qui nécessitent la possibilité de se concentrer de manière continue sur un temps long, loin de l’éparpillement et de la dispersion auxquels nous obligent la vie quotidienne.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ldiebold (27 juillet 2026). « L’écologie de l’esprit dans le milieu numérique : pour une philosophie critique de l’Intelligence Artificielle ». Les carnets de la Fondation des Treilles. Consulté le 11 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16mfp

