Jeunesses arméniennes, entre Arménie réelle et rêvée, entre guerres et Révolution
Résumé

La révolution de 2018 en Arménie
Cette résidence de recherche m’a permis de me consacrer à l’écriture d’un article actuellement intitulé « Jeunesses d’Arménie, entre guerres et Révolution. Formation et engagements d’une génération sociale », et de de réfléchir à un projet d’ouvrage plus large sur les aspirations des jeunesses, en Arménie et en diaspora, de manière croisée. Cet article et ce projet d’ouvrage s’appuient sur une enquête de terrain ayant permis de collecter une trentaine d’entretiens dont une vingtaine auprès d’Arménien.nes d’Arménie et une dizaine auprès de jeunes de la diaspora ainsi que cinq focus group Durant mon séjour à la Fondation des Treilles, j’ai en particulier pu approfondir l’analyse de la jeunesse arménienne comme « génération sociale » et au prisme du concept d’engagement en sociologie de la jeunesse.
Summary
Armenian Youth: Between the Real and Imagined Armenia, Between Wars and Revolution
This research residency enabled me to devote myself to writing an article currently titled “Armenian Youth: Between Wars and Revolution—The Formation and Engagement of a Social Generation” and to reflect on a broader book project examining the aspirations of young people in Armenia and the diaspora through a comparative lens. Both the article and the book project draw on fieldwork involving approximately thirty interviews—roughly twenty with Armenians from Armenia and ten with young people from the diaspora—as well as five focus groups. During my stay at the “Fondation des Treilles”, I was able to delve deeper into the analysis of Armenian youth as a “social generation” specifically through the prism of the concept of “engagement” within the sociology of youth.
Compte rendu
La résidence de recherche à la Fondation des Treilles m’a permis de grandement avancer la rédaction d’un article issu d’un projet de recherche qui porte sur les aspirations de la jeunesse arménienne depuis la Révolution de velours de 2018 (ou plutôt des jeunesses, en Arménie et en France en diaspora, de manière croisée).
Il existe en France peu de travaux sociologiques sur la société contemporaine arménienne. La plupart des recherches en études arméniennes sont menées par des historiennes et historiens et portent souvent sur les questions de mémoire, d’exil et de reconnaissance du génocide de 1915. L’autre angle privilégié est celui des politistes et de la géopolitique des pays du Caucase, entre Orient et Occident, entre influences russe et européenne. La recherche que je mène privilégie quant à elle une sociologie empirique s’intéressant à la société arménienne contemporaine, soit une approche « par le bas ». Elle repose principalement sur un corpus d’entretiens, individuels et collectifs, auprès d’une trentaine de jeunes. L’enquête, commencée dans l’enthousiasme postrévolutionnaire, a dû s’adapter à un contexte dense en événements historiques.
En avril 2018, une révolution démocratique et populaire – portée en grande partie par la jeunesse locale – a traversé l’Arménie, ceci après 70 ans d’appartenance de l’Arménie à l’URSS puis, à partir de la fin de l’URSS et de l’indépendance d l’Arménie en 1991, après 30 ans de régime autoritaire et oligarchique. Si jusque-là, les principales perspectives d’avenir qui s’offraient aux jeunes Arménien·nes d’Arménie passaient souvent par une migration (vers la Russie, la France et les États-Unis notamment), après la révolution d’avril 2018, nombre d’entre elles et d’entre eux ont alors exprimé le souhait de rester dans leur pays afin de participer à la construction d’une nouvelle société arménienne. Par ailleurs, du côté des jeunes Arméniens de la diaspora, cette révolution dite « de velours » de 2018 a suscité chez certain.es un nouvel intérêt pour une Arménie démocratique, un souhait de soutien au développement de l’Arménie d’une manière ou d’une autre, voire à des projets de « repatriation » – comme ils et elles l’appellent.
Mais cette période postrévolutionnaire fut bien courte, et la situation en Arménie a tragiquement évolué avec la guerre à l’automne 2020 de l’Azerbaïdjan contre les territoires du Haut Karabakh (ou Artsakh) qui a fauché plusieurs milliers de jeunes hommes Arméniens. Un cessez-le-feu très fragile a duré deux ans, jusqu’à la perte complète, après un long blocus, du territoire de l’Artsakh, et le départ forcé de toute la population arménienne de cette région. Autre événement géopolitique majeur ayant eu des conséquences en Arménie : l’entrée en guerre de la Russie en février 2022 a conduit de nombreux Russes à s’exiler et à venir s’installer en Arménie (parmi d’autres pays), changeant à nouveau la donne économique, notamment sur le marché du travail et le marché du logement dans la capitale, non sans conséquences sur la jeunesse.
Ainsi en quelques années, les jeunes Arménien.nes, d’Arménie ont donc vécu une série d’événements historiques majeurs en un temps court, au moment où leurs choix de vie professionnelle, familiale, résidentielle se décidaient et où leurs engagements se façonnaient.
Cette accélération et cette densité événementielle les ont tous marqués et chacun.e a tenu à le raconter, paroles polyphoniques d’une histoire sensible. Ces événements ont contribué à la constitution sur le plan collectif d’une « génération sociale », au sens que Karl Mannheim (1928) Marc Bloch (1949), et Gérard Mauger (2015), chacun avec leurs nuances, ont pu donner à ce terme. Cette jeunesse est marquée par une « communauté d’empreinte », selon Marc Bloch, ce qui met à l’épreuve la formule de Pierre Bourdieu « La jeunesse n’est qu’un mot ». Ces événements ont aussi orienté leurs engagements, et l’article propose d’en identifier trois grandes figures : l’engagement paramilitaire de défense civile, l’engagement citoyen en faveur du développement local, l’engagement ou le désengagement par la migration. En effet, rester, partir, revenir, … ces interrogations rythmaient les récits.
Mon séjour à la Fondation des Treilles a constitué un temps précieux pour l’avancement de mon travail d’écriture et pour l’approfondissement de ces approches théoriques et thématiques, en partie grâce à la sélection bibliographique qui avait été préparée pour moi. Je voudrais à ce sujet remercier chaleureusement toute l’équipe de la Fondation des Treilles et en particulier Mme Dubec-Monoyer, bibliothécaire de la Fondation pour cette sélection personnalisée qui m’a permis d’identifier quelques nouvelles pistes ou références.
Ce séjour m’a aussi permis de mettre en parallèle ce travail sur la jeunesse avec une recherche précédente menée avant la Révolution de 2018 auprès de personnes formées du temps de l’URSS, et donc adultes ou jeunes adultes à l’Indépendance de l’Arménie en 1991. Dans les deux cas, le concept de génération sociale, que ce soit selon Halbwachs ou Marc Bloch, est particulièrement heuristique pour rendre compte des communautés d’expériences de la « dernière génération arménienne soviétique » d’une part, très marquée par les années noires de crise économique et énergétique (1988-1995), et de la génération née en Arménie indépendante, ayant connu en peu de temps l’exaltation de la révolution (2018) et les tragédies de la guerre de 2020 et de ses suites, et donc de travailler sur les échos entre générations sociales.
Au-delà de l’écriture de ce premier article, ce séjour m’a conduite à réfléchir à un projet d’ouvrage qui engloberait aussi l’enquête menée auprès des jeunes de la diaspora arménienne en France avec comme axes transversaux la question des différentes formes d’engagements mais aussi celle l’arménité, implicite ou réappropriée.
Merci à la Fondation des Treilles, à celles et ceux qui la font vivre au quotidien, de rendre possibles ces moments d’écriture, de marche et de réflexion. Si le Haut Var est bien différent de l’Arménie, j’ai retrouvé aux Treilles ce mélange si précieux de rencontres amicales dans d’inoubliables paysages.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ldiebold (2 juillet 2026). Jeunesses arméniennes, entre Arménie réelle et rêvée, entre guerres et Révolution. Les carnets de la Fondation des Treilles. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16i20

