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Un séjour colettien

Séjour « Patrimoine » de Guy Ducrey, Professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, du 1er au 5 juin 2026, pour l’étude et l’édition scientifique d’une correspondance inédite de Colette

Phosphorescents dans le crépuscule qui tombe, les genêts en fleurs caressent la voiture à son arrivée sur le gravier. Pins et oliviers s’échelonnent à perte de vue et, derrière la bergerie, fraîche comme une caverne de troglodyte, la terrasse de pierres sèches appelle à la contemplation, à la lecture, à la méditation.

            Le séjour sera colettien.

            Colettien, en effet, ce Midi sévère (ainsi l’avait nommé la romancière dans un texte de 1932 consacré à l’abbaye du Thoronet, à quelque 30 km d’ici), qui semble tourner le dos à la foire touristique de « la Côte », avec ses yachts milliardaires et ses vitrines de foulards Hermès. Une autre Provence se cache derrière des enclos bien entretenus, et qui ne se conquiert pas sans mal : candidature à l’automne de l’année précédente, semaines d’espoir timide, incrédulité de l’exaucement, voyage tortueux après la longue préparation d’un séjour qui sera bref et où il s’agira donc d’être efficace.

            Mais l’émoi de l’arrivée ! L’étonnement de cette colline de campagne méditerranéenne, livrée à la paix de la promenade buissonnière, entre lavandes en fleurs et vignes alignées ! Et l’apparition, ici, là, plus loin encore, d’une sculpture monumentale – surtout ce groupe, par Max Ernst, de créatures paniques et de génies sylvestres, aventurés à la lisière du bocage pour vous rappeler qu’une vie sauvage a existé jadis ! Et vous, brioches aériennes « faites maison » ! Vous lestez de votre poids imperceptible le panier d’osier que le cuisinier tend aux hôtes, le soir venu, pour leur petit-déjeuner du lendemain, et où repose aussi le pot de confiture de prunes !

            « Déjà le lyrisme ? Déjà le délire ? », s’admonestait Colette dans un texte célèbre sur la Provence, pour dompter sa plume trop vite emportée par l’enthousiasme… Mais lyrique, comment ne pas l’être en arrivant aux Treilles pour un séjour dédié à l’autrice de La Treille muscate ? On le demeure encore le lendemain quand, sous la houlette experte de Mme Dubec-Monoyer, bibliothécaire en charge des fonds documentaires de la Fondation, s’exhibent peu à peu les trésors du Fonds Albert Flament : chroniques théâtrales et dramaturgiques, échos mondains et lettres reçues, irréprochablement catalogués et conservés à l’abri de leurs chemises de plastique. Et l’on songe avec admiration à ce qu’ils auront exigé d’énergie et de compétence pour les trier.

            Mais l’après-midi venu, après le lyrisme, il faut bien que s’ouvre le temps du prosaïsme. Dans la « grande maison », sur la table de la bibliothèque, vous ont été soigneusement préparés les trésors pour lesquels vous êtes venu : les lettres adressées, de 1905 à 1934, par Colette à Albert Flament (1877-1956), du nom largement oublié d’un journaliste, chroniqueur, écrivain-voyageur, librettiste à ses heures et historien de grandes figures féminines historiques comme Lady Hamilton ou la Malibran… Il a pour intérêt d’avoir suivi la trajectoire de la jeune épouse d’Henry Gauthier-Villars, dont il est le cadet de quatre ans, à chacune de ses étapes : il l’a croquée dans la presse au bras de Willy, fréquentée du temps où elle devint Baronne de Jouvenel, et resta le familier du couple qu’elle forma ensuite avec Maurice Goudeket à partir de 1926. Quarante ans, au moins, d’amitié le lie donc à elle, dont témoigne une correspondance discontinue – et à sens unique. Fidèle à une pratique plusieurs fois attestée, Colette ne semble pas, en effet, avoir conservé les messages reçus de ce compagnon.

            Vergé bleu du papier à lettres familier, bristols aux monogrammes modern style de 1900, grande écriture à l’encre noire ou violette : le cœur du Colettien fervent ne les retrouve pas sans trépidation, ni sans hâte. Car la tâche n’est pas bénigne à accomplir : non tant celle de déchiffrer les lettres (comme toujours chez Colette, elles sont parfaitement lisibles) que d’en restituer le contexte, pour les interpréter. La plupart, de pure circonstance, n’ont charge que de remercier le journaliste des échos qu’il a donnés à une représentation théâtrale, à une conférence, à tel ouvrage récemment paru. Quand ? Où ? Dans quel journal (puisqu’il collaborait à tant de revues et de quotidiens) ? L’éclairer sera la mission première, et qu’on pressent ardue, de l’annotateur. De lettre en lettre – et du vouvoiement des débuts au tutoiement de 1934 – se tisse une relation intime, parfois cryptée, de complicité sensible et de goûts partagés. Il faudra l’expliquer, et la relier aux autres textes que, de loin en loin, Flament aura consacrés dans la presse à l’illustre écrivaine et actrice.

            Ainsi pourra prendre forme une autre de ces longues amitiés qui ont marqué la vie de Colette. Si Flament ne se profile que fugitivement dans les biographies consacrées à la fille de Sido, il la relie – même lorsqu’elle s’en est un peu détournée – à sa vie de journaliste attentive à toutes réalités de Paris. En offrant, grâce à la générosité de la Fondation des Treilles et de leurs génies tutélaires, une première édition scientifique de ces lettres inédites, c’est un pan d’histoire littéraire et médiatique du premier XXe siècle que l’on espère mettre en lumière. Et peut-être les Colettiens verront-ils simultanément, non sans quelque surprise, changer certains traits de leur héroïne.

            Pour jeter cet éclairage nouveau sur une écrivaine si bien étudiée et si connue, il fallait accepter de fréquenter davantage la bibliothèque magique du domaine des Treilles que sa piscine ou ses trois promenades – la violette, la jaune et la bleue. Colette, quant à elle, eût sans doute préféré les chemins de pierraille, qu’elle eût parcourus sandales aux pieds, et l’œil rivé sur les herbes sèches qui parfumeraient son gigot ou son poisson grillé du soir. D’étudier une écrivaine ou de la suivre en balade, il a fallu choisir.                                                                                                                             GD, 14 juin 2026

                                                                                                                     


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ldiebold (23 juin 2026). Un séjour colettien. Les carnets de la Fondation des Treilles. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gc7