Colette et le Fonds Albert Flament de la Bibliothèque de la Fondation des Treilles
Séjour « Patrimoine » de Guy Ducrey, Professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, du 1er au 5 juin 2026, pour l’étude et l’édition scientifique d’une correspondance inédite de Colette
Résumé

Trois lettres de Colette à Albert Flament, Fondation des Treilles, photographie Guy Ducrey
Le séjour « Patrimoine » octroyé par la Fondation des Treilles du 1er au 6 juin 2026 avait pour but d’étudier, de transcrire et d’analyser la correspondance inédite de Colette avec le journaliste, chroniqueur, critique dramatique et écrivain Albert Flament (1877-1956). De sa jeunesse à sa maturité, des années 1900 à 1934, l’autrice de La Treille muscate n’a cessé de lui adresser lettres et messages – le plus souvent pour le remercier de tel écho qu’il avait su donner, dans la grande presse ou les revues, à son activité de comédienne ou d’écrivaine. Ainsi naquit entre les deux collègues (ils se côtoyaient dans les salles de rédaction) une relation d’estime et de familiarité, dont témoigne le passage du vouvoiement au tutoiement. Une commune sensibilité les associa, dont Colette se fait l’écho explicite. L’étude de cette correspondance inédite donnera lieu à une publication scientifique dans le troisième volume de la Série Colette (Archives des Lettres Modernes, Minard, 2027), rendue possible par la générosité de la Fondation des Treilles.
Summary
Colette and the Albert Flament Collection in the Library of the Fondation des Treilles
“Heritage” Residency of Guy Ducrey, Professor of Comparative Literature at the University of Strasbourg, 1–5 June 2026, for the Study and Scholarly Edition of an Unpublished Correspondence by Colette
The “Heritage” residency awarded by the Fondation des Treilles from 1 to 5 June 2026 was devoted to the study, transcription, and analysis of the unpublished correspondence between Colette and the journalist, columnist, theatre critic, and writer Albert Flament (1877–1956). From her youth to her maturity, from the early 1900s until 1934, the author of La Treille muscate regularly sent letters and messages to Flament, most often to thank him for the attention he had given, in major newspapers and literary journals, to her activities as an actress and writer.
Thus a relationship of mutual respect and familiarity developed between the two colleagues (who worked side by side in newsrooms), as evidenced by their shift from using the formal ‘vous’ to the informal ‘tu’. They were united by a shared sensibility, to which Colette herself explicitly refers in her letters.
The study of this unpublished correspondence will result in a scholarly publication in the third volume of the Série Colette (Archives des Lettres Modernes, Minard, 2027), made possible by the generosity of the Fondation des Treilles.
Compte rendu
Phosphorescents dans le crépuscule qui tombe, les genêts en fleurs caressent la voiture à son arrivée sur le gravier. Pins et oliviers s’échelonnent à perte de vue et, derrière la bergerie, fraîche comme une caverne de troglodyte, la terrasse de pierres sèches appelle à la contemplation, à la lecture, à la méditation.
Le séjour sera colettien.
Colettien, en effet, ce Midi sévère (ainsi l’avait nommé la romancière dans un texte de 1932 consacré à l’abbaye du Thoronet, à quelque 30 km d’ici), qui semble tourner le dos à la foire touristique de « la Côte », avec ses yachts milliardaires et ses vitrines de foulards Hermès. Une autre Provence se cache derrière des enclos bien entretenus, et qui ne se conquiert pas sans mal : candidature à l’automne de l’année précédente, semaines d’espoir timide, incrédulité de l’exaucement, voyage tortueux après la longue préparation d’un séjour qui sera bref et où il s’agira donc d’être efficace.
Mais l’émoi de l’arrivée ! L’étonnement de cette colline de campagne méditerranéenne, livrée à la paix de la promenade buissonnière, entre lavandes en fleurs et vignes alignées ! Et l’apparition, ici, là, plus loin encore, d’une sculpture monumentale – surtout ce groupe, par Max Ernst, de créatures paniques et de génies sylvestres, aventurés à la lisière du bocage pour vous rappeler qu’une vie sauvage a existé jadis ! Et vous, brioches aériennes « faites maison » ! Vous lestez de votre poids imperceptible le panier d’osier que le cuisinier tend aux hôtes, le soir venu, pour leur petit-déjeuner du lendemain, et où repose aussi le pot de confiture de prunes !
« Déjà le lyrisme ? Déjà le délire ? », s’admonestait Colette dans un texte célèbre sur la Provence, pour dompter sa plume trop vite emportée par l’enthousiasme… Mais lyrique, comment ne pas l’être en arrivant aux Treilles pour un séjour dédié à l’autrice de La Treille muscate ? On le demeure encore le lendemain quand, sous la houlette experte de Mme Dubec-Monoyer, bibliothécaire en charge des fonds documentaires de la Fondation, s’exhibent peu à peu les trésors du Fonds Albert Flament : chroniques théâtrales et dramaturgiques, échos mondains et lettres reçues, irréprochablement catalogués et conservés à l’abri de leurs chemises de plastique. Et l’on songe avec admiration à ce qu’ils auront exigé d’énergie et de compétence pour les trier.
Mais l’après-midi venu, après le lyrisme, il faut bien que s’ouvre le temps du prosaïsme. Dans la « grande maison », sur la table de la bibliothèque, vous ont été soigneusement préparés les trésors pour lesquels vous êtes venu : les lettres adressées, de 1905 à 1934, par Colette à Albert Flament (1877-1956), du nom largement oublié d’un journaliste, chroniqueur, écrivain-voyageur, librettiste à ses heures et historien de grandes figures féminines historiques comme Lady Hamilton ou la Malibran… Il a pour intérêt d’avoir suivi la trajectoire de la jeune épouse d’Henry Gauthier-Villars, dont il est le cadet de quatre ans, à chacune de ses étapes : il l’a croquée dans la presse au bras de Willy, fréquentée du temps où elle devint Baronne de Jouvenel, et resta le familier du couple qu’elle forma ensuite avec Maurice Goudeket à partir de 1926. Quarante ans, au moins, d’amitié le lie donc à elle, dont témoigne une correspondance discontinue – et à sens unique. Fidèle à une pratique plusieurs fois attestée, Colette ne semble pas, en effet, avoir conservé les messages reçus de ce compagnon.
Vergé bleu du papier à lettres familier, bristols aux monogrammes modern style de 1900, grande écriture à l’encre noire ou violette : le cœur du Colettien fervent ne les retrouve pas sans trépidation, ni sans hâte. Car la tâche n’est pas bénigne à accomplir : non tant celle de déchiffrer les lettres (comme toujours chez Colette, elles sont parfaitement lisibles) que d’en restituer le contexte, pour les interpréter. La plupart, de pure circonstance, n’ont charge que de remercier le journaliste des échos qu’il a donnés à une représentation théâtrale, à une conférence, à tel ouvrage récemment paru. Quand ? Où ? Dans quel journal (puisqu’il collaborait à tant de revues et de quotidiens) ? L’éclairer sera la mission première, et qu’on pressent ardue, de l’annotateur. De lettre en lettre – et du vouvoiement des débuts au tutoiement de 1934 – se tisse une relation intime, parfois cryptée, de complicité sensible et de goûts partagés. Il faudra l’expliquer, et la relier aux autres textes que, de loin en loin, Flament aura consacrés dans la presse à l’illustre écrivaine et actrice.
Ainsi pourra prendre forme une autre de ces longues amitiés qui ont marqué la vie de Colette. Si Flament ne se profile que fugitivement dans les biographies consacrées à la fille de Sido, il la relie – même lorsqu’elle s’en est un peu détournée – à sa vie de journaliste attentive à toutes réalités de Paris. En offrant, grâce à la générosité de la Fondation des Treilles et de leurs génies tutélaires, une première édition scientifique de ces lettres inédites, c’est un pan d’histoire littéraire et médiatique du premier XXe siècle que l’on espère mettre en lumière. Et peut-être les Colettiens verront-ils simultanément, non sans quelque surprise, changer certains traits de leur héroïne.
Pour jeter cet éclairage nouveau sur une écrivaine si bien étudiée et si connue, il fallait accepter de fréquenter davantage la bibliothèque magique du domaine des Treilles que sa piscine ou ses trois promenades – la violette, la jaune et la bleue. Colette, quant à elle, eût sans doute préféré les chemins de pierraille, qu’elle eût parcourus sandales aux pieds, et l’œil rivé sur les herbes sèches qui parfumeraient son gigot ou son poisson grillé du soir. D’étudier une écrivaine ou de la suivre en balade, il a fallu choisir.
GD, 14 juin 2026
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ldiebold (23 juin 2026). Colette et le Fonds Albert Flament de la Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Les carnets de la Fondation des Treilles. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16gc6

