Le dérèglement anthropique. L’impossible maîtrise biotechnologique du vivant
Résumé
Ce séjour de recherche m’a permis de me consacrer à l’écriture d’un livre portant sur le vivant anthropique, c’est-à-dire le vivant transformé par les biotechnologies. Loin d’une simple réflexion théorique centrée sur un débat d’idées, cet ouvrage s’appuie sur une vaste enquête de terrain menée auprès de chercheurs et de chercheuses œuvrant dans le domaine de l’édition génomique. Ce projet est né dans le cadre d’un séjour au sein d’un laboratoire de génomique animale à l’INRAE. Les nombreux entretiens conduits dans ce cadre ainsi que les observations du travail en laboratoire m’ont amené à réfléchir sur l’écart considérable existant entre les modèles de contrôle présentés dans les publications scientifiques et les réalités matérielles concrètes de la vie de laboratoire. Durant mon séjour à la Fondation des Treilles, j’ai notamment eu l’occasion d’échanger avec des chercheurs lors d’un séminaire consacré à l’essor de la multicellularité complexe, organisé par la biologiste Susana Coelho, directrice de recherche au Max Planck Institute.
Summary
This research residency allowed me to devote myself to writing a book on anthropogenic life — that is, life as transformed by biotechnologies. Far from a purely theoretical reflection centered on a debate of ideas, this work will draw on extensive fieldwork conducted with researchers working in the field of genomic editing. The project has its origins in a stay of nearly two months at an animal genomics laboratory at INRAE. The many interviews conducted during that period, together with direct observations of laboratory work, led me to identify the considerable gap between the models of scientific and technical control presented in specialist journals and the concrete material realities of everyday laboratory life. During my residency at the Fondation des Treilles, I had the opportunity to exchange with researchers at a seminar on the rise of complex multicellularity, organized by biologist Susana Coelho, research director at the Max Planck Institute.
Compte rendu
Durant ce séjour de recherche, j’ai pu me consacrer à la rédaction d’un livre à paraître aux Éditions du Seuil autour de la question du vivant anthropique, c’est-à-dire le vivant transformé par les biotechnologies. De nature transdisciplinaire, ce projet se nourrit d’échanges avec des scientifiques issus de divers horizons et vise à ouvrir un dialogue entre les sciences sociales et les sciences de la vie, notamment autour des enjeux liés à l’usage biotechnologique des corps, des processus biologiques et de la matière organique dans le contexte de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’Anthropocène.
Ce livre part du constat que, parmi les nombreux travaux en sciences sociales portant sur le vivant dans le contexte de l’Anthropocène, très peu s’intéressent à la définition de la vie en tant que réalité matérielle spécifique ainsi qu’à la production et à la prolifération croissante de matière biologique dans les laboratoires académiques et industriels à l’échelle planétaire. Inspiré des travaux de la sociologue des sciences Hannah Landecker, je me penche sur une question encore très peu explorée: celle de la biologie anthropique. La notion désigne les effets imprévisibles de l’industrialisation du vivant, dans le contexte plus spécifique de l’expansion des techniques d’édition génomique. Sachant qu’il n’existe aucune définition scientifique définitive et unifiée du vivant, de ses origines et de ses limites, sa prise en compte dans les sciences sociales implique des dimensions normatives et politiques souvent implicites en ce qui concerne la façon de concevoir les usages sociaux des biotechnologies, en particulier les technologies visant l’amélioration, le prolongement et la reproduction de la vie humaine, animale ou végétale. Ma réflexion est guidée par cette question : comment analyser la prolifération d’espèces et de matériaux biologiques produits par les biotechnologies, au moment même où l’on s’inquiète de la perte de biodiversité ?
Loin d’une réflexion purement théorique, le livre s’ancre dans une vaste enquête de terrain menée auprès de chercheurs et chercheuses en édition génomique dont le matériau principal est issu d’un séjour de près de deux mois dans un laboratoire de génomique animale à l’INRAE. Les entretiens et les observations du travail en laboratoire m’ont conduite à documenter l’écart considérable entre les modèles de contrôle présentés dans les revues scientifiques et les réalités concrètes de la vie de laboratoire. Caractérisé par d’innombrables processus d’essais et d’erreurs, d’échecs et d’émotions contradictoires face à l’expérimentation animale, le travail de laboratoire est à mille lieues des images lisses et aseptisées qui font les manchettes de l’actualité scientifique. Cette contradiction fondamentale entre le modèle machinique et les limites concrètes de la maîtrise de la matière vivante sera analysée sous l’angle de l’économie de la promesse qui brouille de plus en plus les liens entre la recherche scientifique concrète et les annonces d’avancées miraculeuses qui inondent désormais les médias. Dans un milieu confronté quotidiennement à la résistance du vivant, où l’échec expérimental est la règle et le succès l’exception, le modèle du vivant-machine, bien que dominant, est en réalité très peu intériorisé par les praticiens eux-mêmes. L’expérimentation en biologie apparaît plutôt comme une pratique artisanale, faite d’engagement corporelle, d’adaptation constante et de confrontations répétées avec la singularité irréductible des matériaux vivants. C’est d’ailleurs à partir de ce constat qu’une grande partie des recherches actuelles dans les sciences du vivant peuvent être lues comme autant de réponses aux effets de la biologie anthropique elle-même : adapter les espèces agricoles et sauvages aux changements climatiques, combattre des maladies liées à l’industrialisation, lutter contre l’infertilité humaine croissante due aux conditions environnementales et sociétales, ou encore réintroduire de la diversité génétique dans des élevages industriels menacés par les effets de la sursélection.
Mon séjour à la Fondation des Treilles a constitué un temps précieux à la fois pour l’avancement de mon travail d’écriture et pour l’approfondissement des échanges interdisciplinaires qui nourrissent ce projet. J’ai notamment eu l’occasion d’échanger avec les participants à un séminaire consacré à l’essor de la multicellularité complexe, organisé par la biologiste Susana Coelho, directrice de recherche au Max Planck Institute, et de mener avec elle un entretien portant sur l’utilisation de CRISPR-Cas9 dans le cadre de recherches en biologie fonctionnelle. Ces échanges ont enrichi ma réflexion sur les usages concrets de l’édition génomique et sur la manière dont les chercheurs eux-mêmes perçoivent les possibilités et les limites de cet outil.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
ldiebold (17 juin 2026). Le dérèglement anthropique. L’impossible maîtrise biotechnologique du vivant. Les carnets de la Fondation des Treilles. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16f1k

